• Juan Carlos, infatigable roi combattant

    IRINA DE CHIKOFF
    08/11/2007 | Mise à jour : 14:43 |
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    Pour la première fois, les aléas de la politique espagnole atteignent le roi. Plébiscité par plus de 80 % de la population, don Juan Carlos subit les contrecoups des réformes - pas toutes populaires - du premier ministre socialiste, que certains le soupçonnent de cautionner. Mais le souverain espagnol, qui est le ciment de la démocratie du pays depuis la fin du franquisme en 1975, n'est pas homme à se courber devant les difficultés. Il en administre encore la preuve aujourd'hui.

    Son instinct le trompe rarement. Don Juan Carlos a très vite senti que quelque chose s'était enraillé. Grippé. Le pays continue à plébisciter son souverain, mais une brèche a été ouverte. Les adversaires du monarque risquent de s'y engouffrer. Il est urgent de colmater la faille. Le roi s'y emploie. En défendant publiquement la monarchie, en multipliant les actes officiels et en tapant du poing sur la table. Quand il le juge nécessaire. Parce qu'il a le sang chaud des Espagnols. Et qu'une sainte colère l'anime. Contre l'injustice des critiques dont il fait l'objet. Depuis peu. Dans son bureau, au deuxième étage du palais de la Zarzuela, don Juan Carlos a pris la mesure du danger. Il vient moins des jeunes indépendantistes catalans qui brûlent son portrait, des nationalistes basques ou de l'Union civique pour la République dont l'influence n'est guère significative que d'une partie de la droite opposée au « socialisme citoyen » de José Luis Zapatero. Ce dernier conduit, depuis 2004, une sorte de révolution culturelle avec, en devanture, une libéralisation radicale des moeurs et, en toile de fond, la loi sur la « mémoire historique » qui vise à reconnaître les victimes de la guerre civile et de la dictature. Le Parti populaire (PP) reproche au président du gouvernement d'ouvrir la boîte de Pandore de l'époque franquiste. La Conférence épiscopale ne cache pas son hostilité à des mesures comme la légalisation du mariage gay. Parce que le roi ne dit mot, il subit les contrecoups des tensions suscitées. Il n'est pas homme à s'y résigner. Attaqué par le présentateur vedette de la radio COPE, qui a réclamé son abdication, Juan Carlos a aussitôt réagi. En demandant à l'archevêque de Madrid, le cardinal Antonio Maria Rouco Valera, de prier un peu moins pour la monarchie et de s'occuper davantage de la radio qui dépend de la Conférence épiscopale. Il a également opposé une fin de non-recevoir au président de la communauté de Madrid qui avait tenté d'intercéder en faveur du journaliste. Don Juan Carlos, comme tous les Bourbon d'Espagne, est d'un tempérament affable. Mais il n'a pas la vocation de servir de punching-ball. Lorsqu'il était encore à l'Académie militaire, le prince des Asturies, que ses condisciples avaient surnommé « SAR », s'est souvent battu pour défendre l'honneur des siens. Sous le régime du général Franco, il était de bon ton de dire tout le mal qu'on pensait de la famille royale, et du comte de Barcelone en particulier. Caramba ! À près de 70 ans - il fêtera son anniversaire le 5 janvier prochain -, Juan Carlos défierait volontiers les nouveaux insolents. Son statut de chef de l'État le lui interdit. Il lui permet cependant de dire ce qu'il pense ; la monarchie a apporté trois décennies de croissance et de stabilité à l'Espagne. Le roi ne prétend pas être l'unique architecte de la démocratie, mais il est conscient d'en avoir été le pivot central. Parfois, lorsqu'il ferme les yeux et étend ses longues jambes devant la cheminée, don Juan Carlos revoit le passé. Comme les chats, il a eu plusieurs vies. Il fut, tour à tour, un enfant triste séparé dès l'âge de huit ans de ses parents pour aller étudier à Fribourg en Suisse puis à Madrid ; le prince mélancolique qui passait pour un benêt à l'ombre du Caudillo ; l'homme de la providence, lorsqu'il est monté sur le trône pour engager la transition ; le capitaine de vaisseau qui a tenu ferme le gouvernail quand des nostalgiques du franquisme ont tenté, le 23 février 1981, de reprendre le pouvoir par la force.

    Depuis, Juan Carlos passe pour être le roi solaire d'une Espagne triomphante et festive qui est tombée amoureuse de lui. Il ne s'est pas contenté de séduire. « SAR » a conquis le respect des Espagnols à force de professionnalisme. Jour après jour. Tout en sachant que rien n'est jamais acquis. Surtout pour un monarque. Surtout en Espagne, où l'allégeance au souverain commence par ces mots : « Nous qui valons autant que Vous, nous prêtons serment à Vous, qui ne valez pas davantage que nous... » La chance a souvent souri à Juan Carlos. Il a le don pour l'attraper au vol, voire la provoquer. Pourrait-elle l'abandonner ? Lucide, le roi n'ignore pas qu'à l'approche des élections législatives - elles auront lieu au mois de mars -, le climat politique est toujours aux bourrasques. Bon marin, il ne craint pas les coups de tabac. Mais il déteste, comme tous les militaires, les embrouilles. Surtout quand elles prétendent entraîner le trône dans leurs méandres. Du temps de Felipe Gonzalez, la proximité du roi avec le premier ministre socialiste ne faisait jaser personne. Ou presque. Le manque de chaleur de ses rapports avec le leader du Partido Popular, José Maria Aznar, n'avait échappé à personne, mais ne créait pas non plus d'états d'âme particuliers. Il restait acquis que le roi se maintenait au-dessus des partis et des factions. Qu'il le veuille ou non, Juan Carlos est contraint de constater qu'il fait désormais l'objet d'un soupçon. Celui de pencher pour le camp de José Luis Zapatero et d'apporter, fût-ce tacitement, la caution de la couronne à ses réformes. Une accusation que le chef de l'État estime « intolérable » car elle remet en question le sens même de toute sa vie : restaurer la monarchie et l'enraciner en devenant le souverain de tous les Espagnols. Le comte de Barcelone, héritier légitime du trône, avait accepté la rupture de l'ordre dynastique au nom de cette promesse. De cet espoir. Pour Juan Carlos, c'est une dette d'honneur dont il ne peut s'acquitter qu'en transmettant la couronne à son propre fils. Sinon, tout aura été vain. Il ne peut l'admettre. Comme en 1981, le roi a revêtu son uniforme. Pour se battre. Mais l'ennemi n'est plus un obscur officier de la Garde civile. C'est toute une partie de l'Espagne qu'il doit convaincre. Celle qui refuse le « socialisme citoyen ».
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