
Sans surprise, la logique sportive a été respectée samedi soir dans le stade d'Erevan. La Turquie s'est imposée 2-0 face à l'Arménie au cours d'un match de qualification pour la Coupe du monde de football 2010. Mais l'enjeu se trouvait dans les gradins : Serge Sarkissian et Abdullah Gül, les présidents arménien et turc, ont assisté côte à côte à la rencontre sportive. Derrière une vitre blindée, révélatrice de l'ampleur des différends séparant les deux capitales. Le refus turc de reconnaître le génocide arménien, commis par les Ottomans au cours de la Première Guerre mondiale, et l'occupation par l'Arménie de l'enclave du Haut-Karabakh en Azerbaïdjan, un pays turcophone, sont les principaux obstacles qui bloquent l'établissement de relations diplomatiques entre Ankara et Erevan.
Malgré ces écueils, les deux voisins ont saisi l'opportunité du tirage au sort du Mondial pour donner le coup d'envoi à un rapprochement : il s'agissait de la première visite d'un président turc en Arménie.
«Nous avons la volonté politique de résoudre les désaccords afin de ne pas les laisser aux générations futures», a déclaré Serge Sarkissian. Dans l'avion qui le ramenait à Ankara, Abdullah Gül s'est félicité de cette prise de contacts dont il a espéré qu'«elle permettra de produire des résultats concrets». Signe de la volonté de consolider ce réchauffement diplomatique, le président Sarkissian a été invité en Turquie pour le match retour. Il a également été décidé que des discussions régulières auraient lieu entre les ministres des Affaires étrangères. Ils se rencontreront dès la fin du mois à New York.
Mais le lancement du dialogue turco-arménien s'est effectué dans une atmosphère pesante. «Justice pour le génocide arménien !», «1915, plus jamais ça !» : sur le trajet emprunté par la délégation turque de l'aéroport au palais présidentiel, des manifestants brandissaient sur des pancartes les blessures historiques, toujours à vif. Et au stade, les spectateurs ont hué l'hymne national turc. Sur la colline voisine, derrière les gradins, le monument effilé du mémorial du génocide se détachait dans la nuit. «À l'école, les enfants turcs n'apprennent pas ce qui s'est passé en 1915», explique une jeune Arménienne.
Une petite centaine de supporteurs turcs seulement avait fait le déplacement. Assis, dans une rangée vide, Ufuk Uras était l'unique député turc présent. «La Turquie est multiculturelle. Des Arméniens y vivent, explique cet ami de Hrant Dink, le journaliste d'origine arménienne assassiné à Istanbul l'an dernier. Avoir des relations pacifiques avec l'Arménie est primordial.»
La réouverture de la frontière commune, fermée par Ankara en 1993, n'est cependant pas à l'ordre du jour. «Il faut un geste, même petit, d'Erevan dans le conflit du Haut-Karabakh, selon un conseiller diplomatique de M. Gül. La normalisation est liée à des avancées simultanées dans tous les dossiers.» Le déblocage des relations turco-arméniennes pourrait finalement être précipité par le conflit en Ossétie.
La Turquie s'inquiète des risques d'un effet domino de la crise géorgienne dans la région. Abdullah Gül a donc présenté à Serge Sarkissian le projet turc d'une «plate-forme pour la coopération et la stabilité dans le Caucase», qui réunirait la Turquie, la Russie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie. Pour devenir un acteur de premier plan dans cette région, Ankara sera obligé de se réconcilier avec Erevan.
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