
Il faut être reconnaissant à Jean d'Ormesson, avec la clarté et le sens pédagogique qui le caractérisent, d'avoir posé, dans son article du Figaro du 2 septembre, les données fondamentales du problème auquel la crise russo-géorgienne nous confronte.
En un mot, nécessairement simplificateur, sommes-nous devant la réédition des accords de Munich de 1938, où Anglais et Français abandonnèrent, derrière quelques faux-semblants, la petite Tchécoslovaquie aux ambitions effrénées et destructrices de Hitler ? Ici, la Tchécoslovaquie serait la Géorgie, le brave président Benes aurait été remplacé par Saakachvili et, pourquoi pas, le duo Poutine-Medvedev dans le rôle de Hitler et Ribbentrop. Poser la question, sous cette forme, risque de nous faire frôler la caricature.
On nous répondra justement que comparaison n'est pas raison et qu'en cherchant une équivalence terme à terme, nous essayons de compromettre un raisonnement beaucoup plus rigoureux. Et comme Gramsci nous a transmis l'adage selon lequel il faut s'attaquer à une théorie plutôt par ses points forts que par ses points faibles, nous pensons qu'ici la loyauté du débat nous impose, en tout premier lieu, de définir les sens d'une attitude «munichoise». Le caractère distinctif de l'esprit munichois, ce n'est, en aucune mesure, la recherche de compromis acceptables avec l'Allemagne. À telle enseigne que le même Keynes qui fut le critique acerbe et ouvertement pro-allemand des accords du traité de Versailles en 1920, dans lesquels il voyait une spoliation absurde d'une république de Weimar naissante, le fut aussi des accords de Munich qui semblaient pourtant aller dans son sens.
Autrement dit, ce qui est blâmable dans la politique d'«appeasement» de l'Angleterre de Chamberlain, ne tenait pas à la volonté de restituer à l'Allemagne une place éminente en Europe. Elle tenait à une incompréhension radicale du phénomène hitlérien, qui, s'il était compris dans son essence, aurait dû conduire les démocraties à refuser tout compromis. Car l'avènement du nazisme transformait quelques problèmes de nationalité toujours susceptibles d'un règlement démocratique à l'amiable en autant de points d'appui pour déclencher une conflagration européenne et, en définitive, mondiale.
C'est la raison pour laquelle il fallait résister à toutes les exigences de Hitler en 1938 pour entrer au plus vite dans une guerre dont le déclenchement était d'ores et déjà prévu. Et ici, nous atteignons enfin la véritable faute capitale commise par Chamberlain à Munich : de nombreux témoignages nous le confirment pleinement, une majorité du corps des officiers généraux de la Weimar était alors prête à renverser Hitler en cas de déclaration de guerre, qui, à leurs yeux, aurait rapidement débouché sur ce conflit sur deux fronts que l'Allemagne de Guillaume II avait déjà perdu vingt ans plus tôt.
Un peu d'esprit de résistance, celui que prônaient, seuls, Churchill et Blum, et c'était la crise politique majeure en Allemagne même. Si nous sommes donc d'accord sur cette définition historique précise de Munich, et si nous reportons sa structure sur nos rapports actuels avec la Russie, on sera frappé par le fait que la situation y est rigoureusement inverse. L'agressivité russe ne résulte pas d'un plan d'ensemble d'agression politico-militaire, mais d'une accumulation de maladresses, d'incompréhensions, voire de provocations pures et simples commises essentiellement par les Américains, et un peu aussi par leurs partenaires européens.
Résumons le film des événements récents : organisation de rapports privilégiés avec l'Ukraine et la Géorgie au lendemain de leurs révolutions libérales dans un sens systématiquement antirusse, lequel débouche, à présent, sur une demande d'adhésion à l'Otan qui ne peut être dirigée que contre Moscou ; installation par les Américains de moyens considérables de guerre électronique en Pologne et en Bohême, qui, là encore, sous le fallacieux prétexte d'une défense antimissile dirigée contre l'Iran, ne sont qu'un acte supplémentaire de défiance militante à l'égard de la Russie ; enfin, décision unilatérale, par ailleurs juste et inévitable, d'amputer la Serbie du Kosovo, non seulement au mépris du droit international existant, mais surtout sans négociation préalable ni concession du point de vue russe. C'est au sommet d'une telle escalade de gestes hostiles, que rien dans l'attitude russe n'autorise véritablement, que Saakachvili se croit autorisé par les nombreux encouragements venus de Washington, particulièrement du vice-président Cheney, à engager le fer avec les Russes, dans l'espoir bien illusoire que quelques jours de combat en Ossétie déboucheraient sur une conférence internationale où la diplomatie de Moscou serait facilement isolée.
Autrement dit, nous pouvons affirmer qu'il n'y avait pas de plan d'expansion russe, mais, au contraire, exacerbation par une politique occidentale aveugle d'un nationalisme russe qui fait aussi peu nos affaires que celles des éléments dominants, et beaucoup plus rationnels que le pouvoir militaire, de la société russe. Sommes-nous comme les Anglais, qui se refusaient à écouter Goerdeler et les émissaires du général Beck, préférant leur contact direct avec les nazis, en train de commettre la faute majeure de toute la gestion de cette crise ? Là aussi, la situation est inversée par rapport à Munich.
Bien des chefs militaires allemands cherchaient à modérer le pouvoir politique, bien des chefs militaires russes d'aujourd'hui, enfiévrés par un nationalisme amer, cherchent, au contraire, à imposer au pouvoir civil un affrontement que celui-ci engage avec regret. Notre but, en 1938 à Berlin, aurait dû être d'affaiblir Hitler et de consolider l'armée, notre but, soixante-dix ans plus tard, ne serait-il pas de consolider le pouvoir civil russe de Medvedev et même de Poutine, au détriment de ces forces nationalistes russes dont l'un des points d'appui essentiel réside précisément dans les forces armées ?
Allons plus loin : la dictature allemande, sauvage et expansionniste, était parvenue à s'imposer sur la scène internationale dans un climat où les régimes autoritaires, émules du fascisme mussolinien, étaient à l'offensive sur tout notre continent. Malgré le tombereau d'injures et de préjugés qu'on réserve à la Russie, on doit constater que ce pays lui-même, malgré une incontestable reprise en main autoritaire, mais désirée très largement par la population, a maintenu une économie ouverte, une liberté d'entreprendre, de se déplacer, d'observer la religion de son choix, de lire tous les livres possibles et imaginables. Même les zones d'ombre qui y demeurent ne sont pas comparables avec les souvenirs d'un passé encore récent.
Sur tous ces points et même sur les autonomies réservées aux minorités nationales qui ont bien voulu ne pas prendre les armes, personne, qui connaît un tant soit peu la Russie, ne peut se donner le ridicule de la définir comme une dictature agressive en expansion. Si la politique étrangère de la Russie laisse beaucoup à désirer, il est parfaitement clair que c'est nous, les Occidentaux, qui la poussons dans les bras redoutés de la Chine, voire de l'Iran.
En résumé, nous avons à faire avec la Russie, non à un géant militaire agressif, mais à un grand peuple blessé et humilié qui se laisse quelque peu enivrer par un parfum capiteux d'essence, de gaz naturel et de monnaie forte. Il n'y a donc rien de munichois à négocier, sans relâche et sans agressivité, avec les Russes. Au contraire, cette négociation a pour but d'accélérer le processus démocratique à Moscou et, ce faisant, de renforcer la puissance de l'Europe. Car, avant tout, gardons en mémoire ici l'essentiel que le chatoiement infini des minorités du Caucase finira par nous masquer.
Russes, Allemands, Français et Italiens sont aujourd'hui des peuples en déclin, presque tous sur le plan démographique, tous sur le plan culturel et la plupart sur le plan stratégique. Une conjonction de l'Union européenne et de la Russie aurait pour but d'assurer le redressement politique des uns et des autres. Si nous manquons cette occasion historique, nos enfants nous le pardonneront aussi peu que nous avons envie de pardonner le déclenchement de la guerre de 1914 à nos aïeux.
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