• La force tranquille de Merkel 
    à la tête de l'Allemagne 

    Thierry Portes
    28/08/2008 | Mise à jour : 23:24 |
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    Crédits photo : ASSOCIATED PRESS

    Angela Merkel, qui dirige le gouvernement allemand depuis novembre 2005, trône, pour la troisième année de suite, en tête de la liste des cent femmes les plus puissantes du monde établie par le magazine américain Forbes. Retour sur le parcours d'une Allemande de l'Est, fille de pasteur protestant, qui s'est hissée à force d'ambition à la tête de l'Allemagne réunifiée.

    Quelle épithète lui accoler ? La presse allemande, qui s'est essayée à plusieurs surnoms, certains douteux, sur son allure, d'autres condescendants, sur sa jeunesse passée en RDA, peine à enfermer Angela Merkel dans une formule. Modeste mais sûre d'elle-même, déterminée mais pragmatique, la première chancelière dont s'est dotée l'Allemagne dirige une coalition qui l'a conduite à mettre beaucoup d'eau sociale-démocrate dans son vin chrétien-démocrate.

    Le titre de femme la plus puissante du monde, que vient de lui confirmer le magazine Forbes, en dit plus sur notre monde dirigé par la gent masculine et sur la stature économique et diplomatique de l'Allemagne que sur la psychologie de sa chancelière, âgée de 54 ans. La force politique d'Angela Merkel n'en est pas moins indéniable. Plus personne ne doute de ses grandes chances de réélection en 2009. Elle règne en maître sur la CDU, le parti conservateur, s'enorgueillissant cette année, pour la première fois de son histoire, de compter plus d'adhérents que le SPD, formation désunie et minée par l'émergence de l'extrême gauche.

    Sur la scène internationale, la voix d'Angela Merkel ne cesse de gagner en puissance depuis son arrivée au pouvoir, en novembre 2005. Sa stature a changé en 2007, année où elle a assumé de front la présidence du G8 et celle de l'Union européenne, réussissant à convaincre George W. Bush que le réchauffement climatique de la terre était bien une réalité, et, avec l'aide pas toujours bien comprise de Nicolas Sarkozy, à remettre sur les rails la réforme des institutions européennes.

    La crise du Caucase, avec le risque de retour à la guerre froide qu'elle entraîne, a donné l'occasion à la chancelière de montrer sa force tranquille. La décision de la Russie de reconnaître les républiques séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie «contredit le principe de l'intégrité territoriale, un principe de base du droit international des peuples, et pour cette raison c'est inacceptable», déclarait-t-elle récemment. «Nous devons par conséquent agir ensemble en tant qu'Union européenne. Nous devons soutenir la Géorgie et l'Ukraine, où nous remarquons des tendances inquiétantes.» Sur ce point, elle est totalement en phase avec Nicolas Sarkozy. Les nouveaux dirigeants de la Vieille Europe semblent désireux d'instaurer un dialogue constructif mais ferme avec la Russie, savant mélange qu'excelle à doser Angela Merkel, entre intérêts économiques bien compris et respect des droits de l'homme.

    La chancelière aime à parler clair, hors des pesanteurs diplomatiques. Elle a reçu le dalaï-lama sans hésiter. Elle a reproché publiquement au président Bush les geôles de Guantanamo. Elle a dit leur fait aux dirigeants chinois et russes. D'aucuns, dans la classe politique et plus encore dans le patronat allemand, lui ont reproché sa franchise, qui a sans doute coûté quelques contrats avec la Chine. Malgré les critiques, Angela Merkel a persisté. Elle a renforcé son image de femme honnête et droite, ferme dans ses convictions, en acquérant dans l'opinion ce supplément d'âme caché par sa rigidité et sa timidité un peu gauche.

    Si elle ne peut revendiquer une aura médiatique comparable à celle de son flamboyant prédécesseur, Gerhard Schröder, Angela Merkel s'est, au fils des ans, affranchie, libérée, décomplexée. Et elle n'a pas manqué de gagner en assurance à mesure qu'elle évinçait les barons de son parti, écartait ses rivaux et marginalisait ses adversaires.

    Dans les années 1990, Helmut Kohl, qui avait repéré cette conseillère de Lothar de Maizière, premier et dernier chef de gouvernement démocratiquement élu de RDA, l'avait surnommée affectueusement «la gamine». L'homme de la réunification allemande et patron de la démocratie-chrétienne en avait fait un ministre de la Famille et de la Jeunesse en 1991, avant de lui confier le maroquin de l'Environnement en 1994. «Un homme aurait crié, moi j'ai fondu en larmes», a confié Angela Merkel. Mais elle ne juge pas la tâche insurmontable, s'accroche, et s'impose au sein du gouvernement comme dans son parti. Et puis, en 1999, d'un seul coup, tiré à bout portant, elle tue son «père politique». Dans une tribune au Frankfurter Allgemeine Zeitung, le grand quotidien de la droite, elle exige que l'ancien chancelier réponde devant la justice des fonds secrets qu'il avait perçus au nom de son parti.

    Helmut Kohl et la veille garde du parti à terre, son dauphin désigné, Wolfgang Schaüble, pris de court, Angela Merkel prend la présidence de la CDU en 2000. Deux ans plus tard, les barons régionaux de la démocratie-chrétienne sont neutralisés et Edmond Stoiber, patron bavarois de l'Union chrétienne-sociale, alliée de la CDU, échoue dans sa campagne pour être chancelier. On ne parle plus de «la gamine» pour qualifier celle qui va diriger l'Allemagne.

    La presse allemande lui a trouvé d'autres sobriquets. Ceux notamment de «souris grise» ou de «Jeanne d'Arc allemande», censés rendre compte de sa terne attitude d'Ossie (Allemande de l'Est) ou de son caractère bien trempé sous sa coupe au bol. Une seule fois, à la veille des élections, Angela Merkel, succombant au vedettariat, a posé pour l'hebdomadaire Bild am Sonntag, dans sa maison de campagne, une modeste chaumière sise en bordure d'un lac près de Tremplin, dans le Brandebourg. En survêtement et chaussures de sport, elle n'y apparaît pas à son avantage. On ne l'y reprendra plus. Sa vie privée et sa vie publique sont depuis séparées par une cloison étanche, derrière laquelle se tient tranquillement son époux, qui ne s'accorde qu'une seule sortie annuelle, pour le Festival de Bayreuth. Quant à la chancelière, malgré une nouvelle coupe de cheveux et de nouveaux tailleurs-pantalons, elle n'a pas quitté son appartement du centre de Berlin et s'adonne l'été aux joies simples de la randonnée ou des vacances à la mer.

    Outre-Rhin, sa modestie plaît. Ses causeries sur le site Internet bunderkanzlerin.de incarnent une communication à nulle autre pareille. Tous les samedis, les yeux dans les yeux, elle y explique sa politique, ses projets, ses attentes, avec sérieux et pédagogie. Femme évoluant dans une arène machiste, physicienne de formation dans un milieu politique où les scientifiques sont rarissimes, Ossie dans un pays dominé par l'Ouest, fille de pasteur protestant au sein d'un parti démocrate-chrétien structuré par les catholiques, Angela Merkel est différente. Mais sa modestie, ce trait de caractère qui la singularise le plus parmi les puissants de ce monde, est aussi un rempart. Avancer humblement, sans se dévoiler, sans trahir ses pensées, est un leg de sa jeunesse passée dans cette Allemagne de l'Est, où tout le monde surveillait tout le monde.

    Ainsi apparaît-elle contrite, presque penaude à la télévision en ce dimanche 18 septembre 2005. Sonnée par sa très faible avance sur son rival SPD Gerhard Schröder, elle ne lui répond pas lorsqu'il lâche avec morgue : «Croyez-vous sérieusement que mon parti pourrait répondre favorablement à une offre de pourparlers de Mme Merkel ?» Pourtant, elle a formé sa coalition avec le SPD. Et depuis, c'est elle qui en a tiré les bénéfices politiques. L'année prochaine, sa réélection pourrait être un sacre.

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