• La guerre… à domicile

     
    28/08/2008 | Mise à jour : 18:32
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    La chronique de Stéphane Denis du 28 août.

    N'aurons-nous jamais d'ennemis qu'invisibles ? Le mythe du conflit lointain est un des plus dangereux qui soit. Ce n'est pas en Afghanistan que nous assistons au retour de la guerre, comme l'affirmait récemment le chef d'état-major des armées. C'est en Europe. Bien sûr, nous sommes en Afghanistan et nous y avons perdu des hommes comme nous en avions perdu au Liban, mais fallait-il s'attendre à autre chose ? Pour des raisons politiques qui tiennent à son offensive diplomatique dans l'Otan, le président français a décidé de changer d'avis et d'accepter la demande américaine d'un engagement direct de notre contingent au sein de la coalition antitaliban. C'est une aventure sans perspective de victoire mais dont il sera toujours loisible de sortir comme nous nous y étions décidés voilà plus d'un an. Personne n'a jamais durablement gagné en Afghanistan, pas même les Anglais, et se fixer comme objectif de «créer le cercle vertueux de la sécurité et du développement» avec le gouvernement Karzaï re­vient à confier les clefs de la banque à un perceur de coffre-fort.

    L'affaire géorgienne a une tout autre dimension. Si la guerre a déserté les esprits, pour reprendre une autre formule du général Georgelin, c'est comme il a eu raison de le rappeler parce que nous avions choisi de ne plus nous faire la ­guerre entre pays de la vieille Eu­rope. C'est ensuite parce que les États-Unis ont assuré notre protection, les Soviétiques se chargeant du camp d'en face. Seulement la guerre n'a jamais déserté les possibilités innombrables qu'avait cette situation d'évoluer. Aujourd'hui que les Soviétiques sont redevenus des Russes, nous devrions considérer que nous avons, depuis novembre 1989, date de disparition du mur de Berlin, multiplié les zones et donc les occasions de conflit en Europe même.

    Le problème n'est guère de savoir si les Géorgiens sont responsables de l'invasion de leur pays par les Russes, ou si l'affaire avait été préméditée par ceux-ci. Qui se soucie aujourd'hui de savoir si les Sudètes de 1938 exprimaient ou non une revendication légitime ? Le fait principal a été l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées de Hitler. Si les Ossètes n'avaient pas existé, Vladimir Poutine en aurait inventé d'autres qu'il aurait appelés n'importe comment. L'essentiel pour lui était, comme il l'avait annoncé après la sotte indépendance du Kosovo, de manifester par un acte tangible que le temps de l'humiliation était terminé et que la Russie n'entendait pas se laisser encercler par une alliance occidentale dont elle ne fait pas partie.

    Le fond de l'histoire, c'est le nationalisme. Les Européens qui ont consenti et même appelé aux bombardements de l'Otan en Serbie auraient pu réfléchir aux conséquences de cette politique, qu'ils pensaient circonscrite à une région inférieure en prestige, en puissance et en alliés, à l'énorme potentiel qu'eux, pays avancés de l'Europe de l'Ouest, représentaient. Partout dans l'ancienne zone occupée par le communisme les nationalismes ont repris le dessus, et ce sont de micronationalismes, bourrés de particularités locales, de rancœurs ancestrales, d'absurdités historiques dues aux déplacements de populations de Staline, au simple tracé d'une frontière illusoire.

    Tout au long de la guerre froide, puis de l'équilibre des armements, puis de la détente et enfin de l'épreuve de force finale qui a vu le triomphe d'un système, le capitalisme, sur un autre, le communisme, il n'y a pas plus eu d'oubli de l'histoire que de fin de l'histoire, simplement sa mise sous le boisseau. Elle ne pouvait pas s'exprimer sauf en crises sporadiques et limitées (elle s'exprime à nouveau aujourd'hui en crises limitées, mais qui se généralisent). Il y a eu l'affrontement avec les Pays baltes, puis l'Ukraine et la Géorgie ; la question est de savoir si l'on a franchi une étape en même temps que les ­Russes franchissaient une frontière avec des chars, tandis qu'une part des Européens de l'Ouest s'efforce de les comprendre et de discuter avec eux sans qu'il y ait quelque chose à négocier : Vladimir Poutine l'a dit lui-même, la Russie ne demande pas qu'on la comprenne, elle demande à être crue. Les Géorgiens ont sans doute commis la faute de répondre par la force aux agitations des marionnettes ossètes, mais ils ont surtout commis celle d'être pro-occidentaux. D'une façon ou d'une autre c'est aux Occidentaux de se sentir agressés par les Russes et d'y répondre, à moins de consentir à un nouveau partage, façon Yalta, territoire par territoire.

    Tout ce que les Occidentaux ont inventé sur les ruines allemandes de 1945 pour édifier un système plus efficace et plus harmonieux de relations internationales peut-il servir de contrepoids à l'explosion des situations particulières et des nationalismes en général ? Loin de répéter aux Français que dorénavant les conflits se dérouleront loin de chez eux, et qu'ils les conduiront à affronter des adversaires folkloriques, insaisissables et mystérieux, il ne serait pas inutile de leur démontrer qu'ils vivent dans un univers privilégié mais instable, et que la sécurité qu'ils ont chèrement payée va nécessiter de nouveaux sacrifices, ici et maintenant. Il leur faudra prendre de nouveaux risques. Le monde n'est pas de plus en plus incertain, il est de plus en plus prévisible.

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