Pour la première fois depuis la fin de l'Union soviétique, un Moscou confiant dans ses ressources militaires et économiques a choisi d'utiliser ses armées en dehorsde ses frontières.
Le Caucase est un test clé pour l'idée d'une Europe basée sur des normes et des lois, et non sur la force. Si la force prévaut en Géorgie, si l'Europe accepte le fait accompli, cette idée sera vidée de sens. L'Europe retournera à cet équilibre instable, basé sur la loi du plus fort, qui lui a valu tant de guerres. Moscou prétend justifier son invasion en disant vouloir protéger ses citoyens en Géorgie. Aujourd'hui, l'Ukraine, les pays Baltes ont peur. Eux aussi contiennent de larges minorités russophones.
La Géorgie est aussi un test de l'idée qu'un peuple souverain puisse librement exprimer son futur. En janvier dernier, plus de 70 % de nos électeurs se sont exprimés en faveur d'une entrée dans l'Otan. Cette décision démocratique déplaît à Moscou. Soit. Mais accepter que ce plébiscite soit un casus belli justifié revient à accepter que la démocratie n'est qu'un leurre.
Finalement, la Géorgie est un dur réveil pour une Europe qui a préféré croire en ses rêves plutôt qu'en la triste réalité d'une Russie qui fait fi de ses normes : «La Russie est riche et autoritaire, soit, mais elle est quand même liée par nos règles.» Cette guerre, préparée de longue date, prouve le contraire. Mon gouvernement a essayé à de nombreuses reprises de désamorcer la crise, appelant régulièrement l'Europe à l'aide face à un crescendo de provocations russes. Nos propositions de paix envers les séparatistes n'ont jamais trouvé d'interlocuteurs. Nos appels à l'aide n'ont pas été entendus. Les rapports de mouvements de troupes russes, déclenchés début juillet, n'ont pas trouvé d'oreille, pas même ceux, pourtant disponibles sur Internet pour quiconque sait lire le russe : ils indiquaient pourtant que le Kremlin avait pris la décision d'envahir mon pays il y a de nombreuses semaines déjà.
En avril, Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, avait pourtant prévenu l'Europe en toutes lettres : «Nous sommes prêts à tout afin d'empêcher l'Ukraine et la Géorgie d'adhérer à l'Otan.» Cette guerre, déchaînée le jour de l'ouverture des Jeux olympiques, a pris l'Europe par surprise. Ses préparatifs, pourtant, étaient évidents.
Mais n'y a-t-il pas ici des conflits entre Géorgiens et Abkhazes, Géorgiens et Ossètes ? La Géorgie n'est-elle pas responsable, du moins en partie, du déclenchement de cette guerre ? Son président, M. Saakashvili, n'a-t-il pas attiré les foudres russes en attaquant Tskhinvali ? Les Français ont raison de se poser ces questions. Et ils ont le droit d'y trouver des réponses claires.
Moscou a toujours maintenu son empire en attisant, tout en les maîtrisant, des conflits ethniques sur son vaste territoire sous le vieux principe «diviser pour mieux régner». Lors de la dissolution de l'Union soviétique, la Russie a décidé d'affaiblir ses anciens vassaux en envenimant ces conflits latents. Leur plan a échoué en Estonie et en Lituanie, mais a réussi en Moldavie, en Arménie, en Azerbaïdjan - et en Géorgie. Mon pays est devenu le théâtre de guerres horribles qui ont tué des dizaines de milliers de civils de toutes les ethnies. Plus de 400 000 innocents - Géorgiens, Abkhazes, Ossètes, mais aussi Arméniens, Grecs, Estoniens, Juifs et tant d'autres - ont été forcés de fuir leurs terres. L'Abkhazie et l'Ossétie, dépeuplées et à la solde de Moscou, n'offraient à leurs jeunes hommes que peu de choix : la milice, la contrebande, ou la misère. Pourtant, avant l'ingérence russe, nos peuples vivaient en paix.
Ossètes, Abkhazes et Géorgiens ont pendant des siècles partagé cette terre, et ont assumé ensemble le fardeau de sa gestion. Les superbes églises qui dominent encore tant de villes sont le testament de leur succès, tout comme les dizaines de milliers d'Ossètes et d'Abkhazes qui ont choisi de vivre en Géorgie plutôt que dans les territoires sécessionnistes.
La Russie n'a jamais caché ses intentions. En décembre 2007, elle s'est retirée du traité sur les forces armées conventionnelles en Europe, lui permettant de concentrer ses armées près de la frontière géorgienne. En avril 2008, elle a décidé de reconnaître les documents légaux des deux régions, les intégrant ainsi juridiquement à son territoire. À la même époque, elle déploie des forces offensives en Abkhazie et commence à y renforcer le chemin de fer, un outil essentiel pour le transport rapide de son matériel militaire lourd. Début juillet, des sites Web russes commencent à parler d'un plan d'invasion en août. Des unités aéroportées sont déplacées à travers la Russie, toujours vers le Caucase. Mi-juillet, la Russie lance un grand exercice militaire dans le Caucase du Nord. Début août, une attaque cybernétique d'envergure coupe le monde des sites Web géorgiens. Les provocations en Ossétie se multiplient. Et la nuit du 7 au 8 août, les tanks de la 58e armée russe entrent en Ossétie.
La Géorgie, pourtant, continue plus que jamais de croire en l'Europe. Elle sait que la calamité qui s'est abattue sur son pays trouve ses origines non dans la haine entre les peuples, mais dans les ambitions dénuées d'éthique du régime de M. Poutine. Elle sait que l'Europe, réveillée, ne va pas oublier de sitôt le vrai visage de la Russie.
En savoir plus
À la une