• Les soldats français dans le piège afghan

    isabelle Lasserre
    29/08/2008 | Mise à jour : 12:59
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    L'armée est sous le choc après l'embuscade meurtrière tendue par les talibans contre nos soldats en Afghanistan. Nicolas Sarkozy, qui s'est rendu à Kaboul auprès des militaires endeuillés, a affiché sa détermination à poursuivre « le combat contre le terrorisme ».

    Dix morts, 21 blessés. Une section anéantie en quelques minutes, lundi après-midi, victime d'une spectaculaire embuscade talibane alors qu'elle peinait, dans une chaleur suffocante et poussiéreuse, à reconnaître un col de montagne, à 2 000 mètres d'altitude. Les insurgés, qui sont passés à l'action sur un terrain rocailleux et accidenté qui leur était particulièrement favorable, dans le district de Saroubi, avaient apparemment bien préparé leur affaire. Les combats, qui ont eu lieu à une cinquantaine de kilomètres de Kaboul, ont opposé jusqu'à 2 heures du matin 100 talibans surarmés et très déterminés à une centaine de soldats français et afghans, les premiers appartenant au 8e régiment de parachutistes d'infanterie de marine (RPIMa) et au 2e régiment étranger de parachutistes (REP).

    C'est l'attaque la plus meurtriére commise contre des troupes françaises depuis l'attentat du Drakkar, au Liban, en 1983, dans laquelle 58 soldats avaient trouvé la mort. C'est surtout un véritable choc pour les Français, qui ont brusquement pris conscience que leur pays est en guerre en Afghanistan. Ce qui n'avait pas toujours été le cas jusque-là. La participation française à l'opération militaire américaine ayant chassé les talibans de Kaboul après le 11 septembre 2001 avait en effet été tardive et légère. Depuis, les soldats français - hormis les forces spéciales qui ont combattu aux côtés des Américains - s'étaient volontairement cantonnés dans un secteur calme, la capitale, mettant l'accent sur la formation de l'armée afghane. Avec un but principal : transférer la responsabilité de Kaboul aux forces de sécurité afghanes.

    Stratégie d'encerclement de la capitale afghane

    Tout a changé avec Nicolas Sarkozy. Le président français qui, pendant sa campagne électorale, avait estimé que la France n'avait pas vocation à rester indéfiniment en Afghanistan, n'est pas demeuré longtemps insensible aux pressions des alliés britanniques et américains, qui lui demandaient davantage de soutien dans les zones difficiles, infestées de talibans, où leurs forces subissaient de lourdes pertes. Les réserves de la France, qui avait déjà boycotté l'aventure irakienne, étaient mal comprises par les Anglo-Saxons. Désireux de réduire le différend qui avait opposé Paris et Washington pendant la guerre d'Irak, Nicolas Sarkozy a décidé au printemps de renforcer d'un petit millier d'hommes l'engagement français en Afghanistan. Et pas n'importe où : dans la Kapisa, une région jusque-là tenue par les Américains, très fréquentée par les talibans, à l'est de la capitale. Quant aux avions de chasse stationnés au Tadjikistan, ils ont été envoyés à Kandahar, dans le sud de l'Afghanistan.

    C'est pourtant dans une zone réputée relativement sûre, à 45 minutes de Kaboul et non pas là où on l'attendait, dans la Kapisa, que s'est produite la première attaque d'envergure contre les soldats français. Pour certains experts, elle confirmerait une stratégie d'encerclement de la capitale par les forces rebelles. Elle s'inscrit surtout dans une période de recrudescence des activités menées par les talibans et leurs affidés depuis 2005. Longtemps cantonnés, depuis qu'ils avaient été chassés du pouvoir en 2001, dans leurs fiefs traditionnels au sud et à l'est du pays, les talibans ont regagné en influence. S'ils ne tiennent pas encore les villes, ils ont montré à travers des actions spectaculaires - attentat contre le président Hamid Karzai, attaque contre l'hôtel Serena de Kaboul, offensive contre la prison de Kandahar - qu'ils pouvaient en pénétrer le coeur, y compris celui de la capitale. Dans les provinces, leur emprise psychologique et sociale se renforce d'autant plus que les Afghans sont exaspérés par la corruption du gouvernement. Dans certains villages, les hommes qui s'étaient rasés fin 2001 ont recommencé à se faire pousser la barbe... Les insurgés, qu'on appelle en jargon militaire les ACM (« anti-coalition militants »), ont aussi modifié leurs tactiques. Ils ont désormais recours aux attentats-suicides et parsèment les routes de bombes artisanales qui explosent au passage des convois. Ils semblent cibler en priorité les troupes fraîchement arrivées. Surtout si elles viennent de pays à l'engagement plus faible que celui des Anglo-Saxons, et dont la détermination des opinions publiques est censée être plus fragile.

    Mais la véritable escalade date du début de l'été. Lundi, le jour de l'attaque contre les Français, une dizaine d'insurgés aux vestes bourrées d'explosifs se sont attaqués à Camp Salerno, l'une des plus grosses bases américaines du pays, à l'est, près de Khost. Depuis le début de l'année, 173 soldats étrangers ont été tués. Certes, l'offensive estivale des talibans, qui veulent gagner du terrain avant l'arrivée de la neige, est un grand classique. Mais les talibans semblent aussi profiter cette année de l'instabilité politique chronique au Pakistan, qui partage avec l'Afghanistan les zones tribales pachtounes, et dont les services secrets (ISI) ont toujours aidé et manipulé les « étudiants en religion ». La fragilité du pouvoir à Islamabad, qui vient de se traduire par la démission de Pervez Mucharraf, a permis aux talibans de s'octroyer une plus grande liberté de mouvement dans les zones tribales à la frontière afghane. Depuis qu'ont été passés des « accords » de paix entre militaires pakistanais et militants des zones tribales, en février dernier, les talibans ont par ailleurs les mains libres pour s'entraîner, recruter et préparer leurs attaques terroristes de l'autre côté de la frontière.

    Mais le dynamisme de la rébellion s'explique aussi par les erreurs de l'Otan et de la communauté internationale. Une guerre chassant l'autre, l'opération afghane, trop vite considérée comme un succès, a été délaissée par les Américains en 2003 pour cause de conflit en Irak. La formation de l'armée afghane n'a pas été suffisamment rapide, la police a été négligée alors que c'est elle qui pouvait tenir les provinces. Les frustrations politiques et économiques ont été sous-estimées, la reconstruction retardée. Peut-être aussi aurait-il fallu envoyer davantage de troupes dans un pays si grand, au relief et au climat particulièrement hostiles. Comment l'Otan, avec 70 000 hommes, aurait-elle pu réussir là où l'Armée rouge, avec 250 000 hommes, avait échoué ? « L'Afghanistan est un cas d'école. En quelques années, on a transformé un succès en échec. Les armées étrangères sont passées du statut de libérateurs à celui d'occupants. Il faut repenser les modes d'intervention des armées envoyées par les démocraties dans le monde. Je pense que les militaires doivent faire davantage de développement », estime Manuel Reinert, expert du groupe de réflexion britannique Senlis Council, spécialisé sur l'Afghanistan. D'autres pensent que la seule voie de sortie possible en Afghanistan est d'entamer le plus rapidement possible des négociations avec les talibans.

    Finalement, c'est surtout une guerre contre le temps, et donc une guerre des nerfs, qui se joue aujourd'hui en Afghanistan. Adossés à un réservoir inépuisable de militants au Pakistan, les rebelles pachtounes savent qu'ils ont presque toute la vie pour reprendre le pouvoir. Si la communauté internationale a compris qu'une victoire militaire à court terme est peu probable, elle sait aussi qu'elle ne peut pas partir et laisser se reformer un havre pour le terrorisme international. Convaincu de la justesse de cette guerre, le pouvoir français n'a d'ailleurs pas flanché. Nicolas Sarkozy a demandé mercredi aux soldats français à Kaboul de « relever » la tête. « Le travail que vous faites ici est indispensable... Pourquoi on est ici ? Parce qu'ici se joue une partie de la liberté du monde. Ici se mène le combat contre le terrorisme. »

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