• Mouton Rothschild, ici vibre l'âme du Médoc

    Véronique Prat
    18/08/2008 | Mise à jour : 08:34 |
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    A quelques semaines des vendanges, Philippine de Rothschild nous accueille chez elle : deux maisons qui se font face au coeur des vignes. Le charme absolu.

    Dans le Médoc, chez la baronne Philippine de Rothschild, la visite commence... par la cave. Mais une cave pas comme les autres : celle de Château Mouton Rothschild, premier grand cru de Bordeaux, que son arrière-arrière-grand-père, Nathaniel, a acquis en 1853 à Pauillac. C'est un endroit mythique, calme et frais et silencieux, où reposent 125 000 bouteilles : des Haut-Brion 1891, des Lafitte 1900, des Pétrus 1937, des Latour 1959 et, comme il se doit, la collection complète des crus maison, Mouton Rothschild, mais aussi Petit Mouton, Château d'Armailhacq, Château Clerc Milon et Aile d'Argent. Après la cave, on traverse un chai imposant de 100 mètres de long sans le moindre pilier, qui peut abriter jusqu'à 1 000 barriques. Ce chai a été construit par le baron Philippe, le père de Philippine, en 1926. Alentour, les vignes s'étendent sur 75 hectares entre l'estuaire de la Gironde et l'immense forêt des Landes. « Un sol exceptionnel, précise Philippine, caillouteux, dont les graviers retiennent la chaleur du soleil, au bord d'une rivière qui l'irrigue en profondeur, avec un climat violemment contrasté et l'Océan tout proche. Le cep de vigne forge dans la grave le caractère que le vin, à son tour, épanouira au fil des années. Reste ce mystère d'une terre imprévisible : à quelques dizaines de mètres de distance, on récoltera simplement un vin de bonne qualité ou l'un des plus grands crus du monde. » Un mystère, en effet, qui se renouvelle chaque année. Une mission à laquelle Philippine n'avait pas été préparée.

    On a beau s'appeler Rothschild, votre enfance n'est pas facile pour autant. Elle se souvient de ce 22 juin 1944 où deux officiers allemands sont venus interpeller sa mère. Son père a rejoint, depuis deux ans, le général de Gaulle à Londres. Elisabeth de Chambure, sa mère, de noblesse catholique et provinciale, pensait qu'elle ne serait pas inquiétée. L'un des soldats veut aussi arrêter Philippine, qui va avoir 11 ans, mais le second soldat s'interpose. Philippine ne fut pas déportée. Deux mois plus tard, à la libération de Paris, on apprit que sa mère avait été emmenée dans le dernier convoi de prisonniers. Elle disparut à Ravensbrück.

    Enfant, Philippine sait déjà que les malheurs n'arrivent pas qu'aux autres. C'est peut-être pour fuir les souvenirs de cette époque sombre qu'elle choisit de devenir comédienne : jouer Pinter, Labiche, Feydau... Elle prend pour nom de scène Philippine Pascale, passe le concours du Conservatoire et devient pensionnaire de la Comédie-Française en 1958. Six ans plus tard, elle quitte la maison de Molière pour le théâtre privé. « J'étais excellente dans les rôles de soubrette », confie-t-elle, et il est vrai qu'elle joue avec la fraîcheur, la gourmandise, la verve qu'on lui connaît dans la vie. En 1973, elle rejoint la compagnie Renaud-Barrault où, durant sept ans, elle donnera la réplique à Madeleine Renaud dans Harold et Maude. Après un premier mariage avec le grand sociétaire de la Comédie-Française Jacques Sereys, dont elle a deux enfants, Camille et Philippe (vice-président de la société familiale qui commercialise Mouton Cadet), elle rencontre un homme de grande culture à qui l'on doit notamment le Dictionnaire des littératures de langue française, Jean-Pierre de Beaumarchais, descendant de l'auteur du Mariage de Figaro. Leur fils, Julien, ne pourra qu'aimer les arts. Quant à Philippine, il semble bien que le théâtre soit sa nouvelle famille.

    Le baron Philippe disparaît en 1988. Philippine est sa fille unique. « Je ne pouvais pas tourner le dos à tout ce que mon père avait fait, dit-elle. Mouton appartient à la famille, pas question de l'abandonner à un quelconque maire du palais. » Elle va donc prendre la succession de son père. C'est la première fois qu'une femme tiendra les rênes chez les Rothschild, ce qui n'est pas pour lui déplaire.

    Depuis toujours, les Rothschild du monde entier se reconnaissent un ancêtre unique : Mayer Amschel Rothschild, né en 1743 dans le ghetto juif de Francfort-sur-le-Main. Il n'a aucune fortune, mais son ardeur et son esprit d'entreprise vont se révéler inépuisables. Il va se former à Hanovre, où il travaille comme apprenti chez un banquier avant de revenir dans sa ville natale et de s'installer comme associé dans un bureau de change de la Judengasse, une rue sombre et humide aux maisons passablement délabrées. Ses voisins l'appellent « Rothschild » en souvenir de l'écusson rouge qui servait autrefois d'enseigne à la maison de famille. Le modeste établissement de Mayer Amschel devient vite une véritable banque qui peut se vanter de compter le prince de Hesse-Cassel parmi ses clients. De son mariage avec une certaine Gutele, Rothschild aura cinq fils, qui ouvriront chacun une succursale à l'étranger : Salomon s'installera à Vienne, Nathan choisira Londres, Carl ira à Naples et James s'établira à Paris tandis que l'aîné, Amschel, restera à Francfort pour seconder son père. L'union entre les frères allait maintenir le caractère solidaire et coordonné de l'entreprise familiale et faire sa force. Chaque année, un seul bilan consolidé fusionnait leurs comptes respectifs : avec eux, la première multinationale bancaire était créée. Ainsi naîtra la dynastie aux cinq flèches devenues, depuis, l'emblème des Rothschild. La littérature va s'emparer de cette famille mythique : le Nucingen de Balzac dans La Comédie humaine, le Gundermann de Zola dans L'Argent ou l'Israels de Proust dans La Recherche en sont le portrait ou la caricature.

    Philippine est l'arrière-arrière-arrière-petite-fille de Nathan, le chef de la branche anglaise de la famille. En 1853, le baron Nathaniel, fils de Nathan, acquiert le château Mouton Rothschild. Après lui viendront James, Henri et Philippe : Philippine incarne la cinquième génération. Pourtant, ce serait mal la connaître que d'imaginer qu'elle va en rester là : enthousiaste et énergique, pleine d'humour et de tempérament, efficace et passionnée, elle a non seulement préservé l'excellence de Mouton, mais elle en a aussi accru le prestige international. Non contente de consolider, elle embellit et modernise son domaine, traverse l'Atlantique, parcourt l'Asie : « Quelques hectares pour produire et le monde entier pour vendre », résume-t-elle. Le baron Philippe, déjà, avait créé, en association avec l'Américain Robert Mondavi, le premier grand vin franco-californien, le fameux Opus One. Philippine lui donne une aura plus grande encore. Et elle n'hésite pas à se lancer dans une aventure intrépide du côté du Chili avec un vin nouveau, Almaviva, qui devient synonyme de qualité dans toute l'Amérique du Sud. Quant aux vins de château, ils représentent environ 600 000 bouteilles par an. Pour la petite histoire, on raconte ici que, en mai 2003, lorsque Jacques Chirac voulut faire à Tony Blair un cadeau de choix pour son cinquantième anniversaire, il lui offrit six bouteilles de Mouton Rothschild 1989. Une grande année, et la première récolte des « années Philippine ».

    C'est à elle aussi que l'on doit ce qu'il faut bien appeler le « style Mouton », fait de bâtiments aux lignes épurées et sobres, aux frontons calmes, dans un parc qui réussit le prodige d'avoir à la fois le charme des jardins britanniques et l'élégance paisible des allées zen. Les objets d'art, eux aussi, se mélangent avec bonheur et l'on assiste à des rencontres inattendues entre le bois et la soie, la Renaissance italienne et l'âge d'or chinois. Un goût très sûr, que l'on retrouve dans l'étonnant musée du Vin dans l'art installé près du grand chai. Cet endroit tient tout ensemble du cabinet de curiosités et de la chambre des merveilles avec des objets aussi étonnants qu'insolites, allant d'une coupe à têtes de lionne de Mésopotamie du deuxième millénaire avant notre ère à une aquarelle de Picasso, une Bacchanale de 1959, en passant par un ensemble exceptionnel d'objets précolombiens, ou de rares porcelaines chinoises de la « famille verte » (XVIIe siècle). Il y a encore cette merveilleuse tapisserie que, chez les Rothschild, on appelle le « pique-nique impérial » et qui représente la Collation de l'empereur de Chine, un travail de la manufacture de Beauvais du début du XVIIIe. Le point fort de cette collection vivante, qui continue de s'enrichir, reste l'ensemble de pièces d'orfèvrerie allemande des XVIe et XVIIe siècles - coupes, aiguières, hanaps - hérité du grand-oncle Carl de Rothschild, celui des cinq fils de Mayer Amschel qui s'était installé à Naples. Ainsi, ce sont plus de 350 chefs-d'oeuvre qui s'échelonnent ici, de la plus haute antiquité à nos jours.

    En effet, l'art contemporain est aussi présent à Mouton, de bien séduisante façon : en 1945, le baron Philippe eut l'idée de demander à un artiste de dessiner l'étiquette des bouteilles de Mouton Rothschild. Pour ce millésime, l'un des plus grands du siècle, il s'adressa à un jeune peintre, Philippe Jullian, qui imagina une guirlande de feuilles de vigne autour du fameux « V » de la Victoire rendu célèbre par Churchill pendant la guerre. Depuis, chaque année, au fil des millésimes, on retrouve Braque, Dalí, Masson, Miró, Chagall, Soulages, Delvaux, Bacon, Balthus... En échange de leur contribution, les artistes n'ont pas reçu d'argent, mais des caisses de vin de deux millésimes dont, bien sûr, celui qu'ils avaient illustré.

    Qu'en est-il de l'année 2008 ? Cet automne, comme chaque fois, les vendanges seront faites entièrement à la main, et le raisin sera acheminé au cuvier dans des cagettes qui le protégeront. C'est un moment particulièrement émouvant mais, à Mouton, il n'y a pas un jour où l'on ne s'occupe de la vigne : taille d'hiver, éclaircissage de juillet, tout concourt à la bonne maturité du raisin. « Avec ses tannins puissants, précise Philippine, et cette saveur de cassis devenue légendaire, le Mouton est un vin de très longue garde dont certains millésimes ne révéleront toute leur richesse qu'après plusieurs dizaines d'années. » Ce vin, Philippine en parle joliment : c'est pour elle un honneur et un bonheur de concevoir un produit qui échappe en partie à la technologie pour rester avant tout lié à la terre, au vent, au soleil, à la pluie. Elle confirme : « J'aime l'idée que certaines choses obéissent au hasard. J'y vois une leçon de modestie. »

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