
Elle a le regard qui pétille. Camille (1), 83 ans, participe, avec trois autres personnes, à un atelier mémoire. Elles sont toutes atteintes d'un début de maladie d'Alzheimer. Et s'ingénient à reconnaître des bruits familiers diffusés par une chaîne stéréo : un aspirateur qui vrombit, une friteuse qui grésille, une pluie qui tombe à grosses gouttes... Un exercice destiné à stimuler concentration et attention, sous la houlette bienveillante de Séverine Rose, psychologue. L'appareil à CD ravit Pierre, 78 ans.
« Il est vraiment bien cet appareil, je n'en avais jamais vu avant ; il est vraiment bien votre appareil... », répète-t-il en boucle. Puis la séance se corse. Il faut remplacer par écrit des blancs dans des phrases : « Blanche Neige et ses... nains » ; « Couper les cheveux en... » ; « Les... couleurs de l'arc-en-ciel »... Camille est la première à terminer. Un presque sans-faute, sauf pour les douze travaux d'Hercule, question ardue qui fait sécher les quatre participants.
Sa voisine, Angèle, 89 ans, coquette et élégante dans sa robe imprimée, a un peu plus de mal. Ses troubles auraient démarré, selon elle, après la mort de son chat adoré, un angora de 17 ans dont elle conserve les photos dans son sac à main.
« Dur, dur quand on a des trous de mémoire qui gênent la vie de tous les jours », sourit-elle, tout en se remémorant des souvenirs lointains, du temps où elle était petite fille à la campagne, obligée de dormir à l'étable avec les vaches.
« Car mon père, qui n'était pas mon père, ma mère m'ayant »fabriquée* avec un autre, me chassait de la maison... », raconte-t-elle. D'où son amour pour les animaux.
La psychologue met tout en oeuvre pour éviter de mettre en échec ses quatre protégés :
« Ils sont bien souvent encore conscients de leurs difficultés. » Son objectif, c'est de stimuler les fonctions cognitives qui leur restent autour du langage, du raisonnement, de la reconnaissance auditive et visuelle et, plus globalement, de la mémoire.
« Nous cherchons avant tout à leur redonner confiance. »
« J'ai presque dix sur dix, se félicite Angèle, soulagée d'avoir su répondre à la plupart des questions.
C'est bien mieux que de rester à la maison. Chez moi, je suis toute seule, alors je dors tout le temps. » Avec la satisfaction du devoir accompli, ils attendent impatiemment l'heure du déjeuner qu'ils vont prendre par petites tables de quatre, avant de participer l'après-midi à des activités de resocialisation. Stimulation motrice par remise en forme, gymnastique douce, voire danse ou taï-chi, parcours de marche, atelier chanson (Trenet, Tino Rossi, Aznavour), peinture, poterie, cuisine, atelier bien-être et relaxation (avec musique douce et diffuseur d'arômes), poésies et même informatique pour deux messieurs qui ne peuvent plus faire de phrases, mais ont conservé certaines facultés intellectuelles.
Ces activités sont dispensées par une équipe formée et motivée - psychologue psychomotricienne, ergothérapeute, infirmière, aides-soignantes, aides médico-psychologiques -, animée par une responsable, garante de la coordination. Un médecin gériatre assure le suivi médical. Vingt patients, autant d'hommes que de femmes (de 68 à 92 ans), fréquentent ce centre modèle, une à trois fois par semaine. Pour un coût proportionnel aux revenus, de 16,80 à 60 euros par jour, le département de Paris réglant la différence. Le transport vers le centre est pris en charge, à hauteur de 10 euros. Les vingt patients du centre souffrent de la maladie d'Alzheimer ou de troubles apparentés, dûment diagnostiqués, mais à des stades différents. Un tiers d'entre eux vivent encore seuls chez eux, tout en bénéficiant de diverses aides à domicile et en restant en contact avec leur famille.
« Ils arrivent ici au bout d'un long parcours, trois à cinq ans après l'annonce du diagnostic, à un moment où leurs conjoints, enfants ou proches sont à bout, explique la jeune directrice, Marie-Laure Martin.
Se résoudre à pousser la porte d'un centre de jour leur est très difficile. »
Car ils pensent toujours être les seuls capables à s'en occuper correctement. Et à les comprendre, surtout en cas de troubles du langage. Pourtant, dans ce centre, chacun cherche à redonner au patient une image positive de lui-même. Surmontant leurs premières réticences, les familles se sentent finalement rassurées.
L'existence de centres de jour repousse l'entrée en institution.
Surtout si l'entourage du malade a su mettre parallèlement en place, et à temps, différentes aides à domicile. Ce qui coûte cher. Malheureusement, le nombre de centres de jour en France est très insuffisant. Paris n'en compte que sept, trois autres sont sur le point d'ouvrir leurs portes. Le placement en institution spécialisée est donc l'ultime recours pour la majorité des familles. Souvent un crève-coeur. Qui plus est, à des prix souvent élevés. Les tarifs hébergement et dépendance, sans les soins, vont de 1 700 euros dans le public ou en associatif en province à 6 000 euros en privé pour la région parisienne.
(1) Les prénoms ont été changés